ICEA

Institut de coopération pour l'éducation des adultes
 

Les parents apprenants

famille attabléeLe confinement à la maison exerce une grande pression sur les parents. Du jour au lendemain, des attentes multiples et soutenues ont convergé vers ceux-ci, en particulier, en provenance de l’État. Des parents apprenants et compétents apparaissent donc comme une clé de la gestion de la crise sanitaire. Malgré ces exigences élevées, les stratégies éducatives pour soutenir les parents sont fragmentaires et leur réussite repose sur l’autonomie du parent et une disponibilité incertaine dans un contexte de précarité psychologique.

 

Une demande sociale visant des connaissances et des compétences diverses

Alors que le confinement est devenu un mode de vie, les attentes se sont intensifiées relativement aux connaissances et aux compétences des parents. Nous partageons des éléments d’analyse dégagés de notre veille des dernières semaines de la situation de l’éducation des adultes dans le contexte de la Covid-19.

 

Compétences pédagogiques

La réalisation de l’objectif gouvernemental de la poursuite d’une continuité des apprentissages chez les enfants et les jeunes s’est appuyée sur les parents, à qui l’on demande de prendre le relais de l’enseignante ou de l’enseignant de leur enfant.

Pour soutenir les parents dans ce nouveau rôle de suppléance, des ressources en tout genre sont apparues, principalement, sur le Web. Au Québec, la plateforme ministérielle L’École ouverte est un exemple de ces ressources. Accessible en ligne, cette plateforme offre des activités éducatives pour les enfants. Elle inclut aussi une section offrant des ressources destinées à soutenir les parents dans leur rôle d’accompagnateur de la continuité pédagogique de leurs enfants. La plateforme de Télé-Québec présente une structure similaire, juxtaposant des ressources en ligne d’accompagnement des parents à la diffusion d’une documentation didactique.

Dans une récente enquête, l’OCDE constate qu’une grande majorité de gouvernements considèrent qu’il est important de soutenir les parents accompagnant leurs enfants dans la continuité pédagogique. Toutefois, 70 % des gouvernements estiment que des actions en ce sens constituent un défi.

Cette intervention dans le domaine de l’éducation des parents à l’intervention scolaire auprès de leurs enfants se limite à rendre disponibles en ligne des ressources éducatives. Sans plans d’apprentissage ou en l’absence d’un soutien de la part du personnel enseignant, les parents sont dans les faits laissés à eux-mêmes dans la réalisation des apprentissages demandés par ce nouveau rôle qui leur est confié. Autrement dit, centraliser l’information facilite cette nouvelle tâche qui incombe aux parents, mais ne les outille pas à l’utilisation des ressources proposées.

 

Compétences numériques

Les compétences numériques sont un atout pour les parents confinés à la maison. La capacité de naviguer sur le Web rend possible l’accès à l’information sanitaire ou concernant les programmes gouvernementaux d’aide aux individus. Ces compétences entrent aussi en jeu pour les parents accompagnant leurs enfants désormais placés en contexte de formation en ligne. Enfin, l’appropriation des plateformes de vidéoconférence permet le maintien d’un contact avec les proches.

Selon une enquête du CÉFRIO, plus de 80 % des ménages québécois possèdent un ordinateur à la maison et 91 % des adultes québécois ont une connexion internet résidentielle. Sur cette base, on peut présumer que la plupart des parents ont eu l’occasion, dans les années passées, d’acquérir un niveau minimal de compétences numériques qui permettraient de faire face aux attentes de la situation de confinement.

Toutefois, en matière de compétences numériques, il convient de porter une attention particulière aux familles dont les parents sont peu scolarisés ou à faibles revenus. Car, les résultats de cette enquête indiquent que 13 % des adultes dont le plus haut niveau de scolarité est le diplôme d’études secondaires ou en deçà de celui-ci n’ont aucune connexion internet à la maison. Parmi les personnes dont le revenu annuel est inférieur à 20 000 $, c’est une personne sur cinq qui n’a pas de connexion internet résidentielle. Ces personnes n’avaient donc pas, avant la crise, la possibilité d’acquérir à la maison des compétences numériques en matière de navigation sur le Web. Elles ne peuvent non plus bénéficier de cet important moyen d’accès à l’information dans un contexte de confinement.

Il est aussi important de garder à l’esprit que les compétences numériques sont de plusieurs ordres. La connaissance d’applications informatiques d’usage courant figure en tête de liste. Comme le montre le cadre de référence de la compétence numérique du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, ces compétences comprennent aussi le traitement de manière critique de l’information consultée sur le Web, la navigation sécuritaire et la protection des données personnelles. Ces dernières semaines, les besoins relatifs à ces compétences ont été mis en évidence, alors que se multipliaient les messages frauduleux et les arnaques sur internet.

Depuis le début de la crise, les attentes à l’égard des parents en matière de compétences numériques sont élevées. Pourtant, aucune intervention organisée n’a été lancée pour soutenir les parents qui auraient des besoins importants de développement de ces compétences. Autrement dit, une demande sociale de compétences numériques ne s’accompagne pas des moyens éducatifs de la satisfaire.

 

Compétences en santé

Les connaissances et les compétences en matière de santé sont au cœur des attentes dirigées vers les parents. La compréhension et la mise en œuvre des consignes sanitaires sont des apprentissages essentiels que les parents doivent maîtriser, pour ensuite les inculquer à leurs enfants.

Pour combler les lacunes dans le domaine des compétences sanitaires, la diffusion de consignes, par l’entremise de tous les grands médias écrits et électroniques, est le principal moyen préconisé. En complément de la diffusion continue et à grande échelle d’information sur les comportements à adopter, on note l’absence d’une action d’éducation à la santé.

L’approche pédagogique adoptée repose sur la répétition quotidienne d’un même message concernant les comportements exigés (ex. : se laver les mains fréquemment, tousser dans son coude, distanciation de deux mètres). Le recours à des personnes connues du grand public et l’emprunt d’une multiplicité de canaux de communication pour rejoindre la population s’ajoutent à la répétition des messages comme moyen privilégié d’éducation sanitaire. Notons aussi que la mise en onde par des médias d’émissions permettant de questionner des expertes et des experts devient dans les faits des activités d’éducation à la santé.

Bien que la dimension orale de cette approche pourrait en principe être adaptée à des populations faiblement alphabétisées, des intervenantes de groupes d’alphabétisation nous ont signalé que la complexité des messages communiqués les obligeait à reformuler plus simplement ceux-ci au bénéfice des participantes et des participants à leurs activités. Un groupe illustrait la situation en nous partageant qu’il tenait un atelier en ligne après les conférences de presse quotidienne du premier ministre pour clarifier les consignes du jour.

 

Compétences en finances personnelles

Depuis que les mises à pied s’intensifient, la précarité financière de plusieurs familles pèsera sur les connaissances et les compétences en gestion des finances personnelles. Cette situation est d’autant plus inquiétante que les premières vagues de mises à pied ont touché des personnes travaillant dans des secteurs d’emploi faiblement rémunérés.

Alors que les gouvernements multiplient les programmes de soutien ou de remplacement du revenu, les personnes devront être en mesure de comprendre l’information expliquant ces programmes et de remplir les formulaires exigés pour en bénéficier. S’y retrouver pourra constituer un obstacle pour plusieurs personnes, notamment, les personnes ayant de faibles compétences en littératie, puisque cette information est uniquement diffusée par l’écrit.

Plus largement, la gestion du budget familial deviendra fort probablement un défi quotidien pour plusieurs familles. Les possibles obstacles financiers sont nombreux, comme le liste une source d’information du gouvernement fédéral. Ces multiples exigences financières exerceront une pression constante sur les compétences en littératie financière des personnes, qui demeurent faibles chez une bonne part de la population, selon une enquête de Statistique Canada.

Des ressources en ligne sont mises à la disposition des personnes pour les guider dans la gestion de leurs finances personnelles dans le contexte de la Covid-19. Par exemple, le site de la publication Protégez-vous propose de l’information pratique, tout comme celui de l’Union des consommateurs.

La compréhension de l’information relative aux programmes offerts ou aux stratégies de gestion des finances personnelles dans un contexte de crise s’avère complexe. Nous observons que les stratégies proposées de développement des compétences requises empruntent principalement la voie de la diffusion d’information par l’entremise du Web. Des activités structurées d’apprentissage ou l’accès à des personnes-ressources restent absents des initiatives rendues disponibles.

 

Depuis le début de la crise sanitaire, des compétences pédagogiques ainsi que la littératie en santé, numérique et financière ressortent fortement comme des attentes visant les connaissances et les compétences des parents. À ce jour, les réponses éducatives apportées ne sont pas à la hauteur de ces attentes exprimées.

 

Des conditions familiales inégales

Les familles ne vivent pas toutes de la même manière ces exigences accrues de connaissances et de compétences qui s’exercent sur elles. Des circonstances familiales peuvent influer sur la capacité de répondre aux attentes exprimées.

Par exemple, dans des enquêtes récentes, réalisées pour obtenir de l’information sur la situation des ménages dans le contexte de la Covid-19, Statistique Canada a mis en évidence que les personnes sont différemment touchées selon leur niveau de scolarité. Ainsi, l’agence statistique canadienne fait ressortir que 58 % des personnes déclarant que leur lieu de travail avait changé de l’extérieur de la maison à la maison détenaient une scolarité de niveau Baccalauréat ou supérieure, révélant que les personnes moins scolarisées occupent des emplois plus susceptibles d’avoir fait l’objet d’un licenciement, en raison de la nature des occupations. Ce phénomène est confirmé par les données de mars 2020 sur le chômage au Canada et par une étude américaine.  

En outre, concernant ces pertes d’emploi, les premières données sur le chômage, compilées depuis le début de la crise, révèlent que la baisse d’emploi chez les femmes (- 5 %) est deux fois supérieure aux pertes d’emploi chez les hommes (- 2 %). De même, la coordonnatrice de COMSEP a mis en lumière l’impact potentiellement dramatique de la crise sanitaire sur les familles précarisées ou marginalisées, en particulier, les familles monoparentales dont le parent a perdu son emploi .

Par ailleurs, des situations psychologiques difficiles peuvent faire obstacle à la création d’un environnement propice aux apprentissages demandés aux parents. Dès les premières semaines de la crise sanitaire, des étudiantes et des étudiants ayant des enfants ont soulevé le contexte difficile dans lequel les plaçait la reprise en ligne des cours. De même, Statistique Canada a fait ressortir qu’une majorité de personnes s’inquiète de la santé d’un membre de leur famille. De plus, le tiers des personnes sondées craignait des tensions au sein de leur famille. Par ailleurs, récemment, on déplorait le peu d’attention accordé par les mesures mises en œuvre aux enjeux de la conciliation entre la famille, le travail et les études. À ce sujet, Statistique Canada mit en relief que 40 % des travailleuses et des travailleurs en télétravail vivent avec un enfant de moins de 18 ans.

 

Dans un contexte de famille confinée, les parents sont les assises de la gestion des conséquences de la crise sanitaire. Dès lors, leurs connaissances et leurs compétences deviennent essentielles. Pourtant, nous ne pouvons compter sur une stratégie visant à soutenir le développement des connaissances et des compétences des parents. Des services généralisés de soutien existent, comme l’Initiative Priorité Parents, mais, une action planifiée de renforcement des connaissances et des compétences multiples attendues chez les parents manque aux moyens sur lesquels compter pour atténuer les impacts de la crise sanitaire.