ICEA

Institut de coopération pour l'éducation des adultes
 

Les adultes en apprentissage en temps de crise sanitaire

Image parent débordéNos analyses des dernières semaines permettent de mettre en évidence des profils d’adultes en apprentissage. Il y a d’abord les adultes inscrits à des cours en établissements scolaires, cours qui ont été reportés, annulés ou qui font l’objet d’une reprise en ligne ou à distance. De même, les parents voient leurs compétences parentales sollicitées, que ce soient relativement à la gestion de la vie familiale en confinement ou en ce qui concerne le soutien aux démarches de continuité des apprentissages de leurs enfants. Parmi ces adultes en apprentissage figurent les personnes en situation de précarité économique qui comptent sur leurs compétences en gestion des finances personnelles, ainsi que des personnes en emploi dans l’obligation d’apprendre de manière accélérée le fonctionnement de nouveaux outils et l’exécution de nouveaux processus, dans un contexte d’organisation du travail chamboulée. Enfin, plusieurs personnes développent leurs compétences numériques, et toutes et tous nous participons à une vaste opération d’éducation à la santé physique et psychologique.

Définitivement, l'impact en éducation des adultes du confinement à domicile a de profondes ramifications. Dans un contexte exerçant une pression quotidienne sur les connaissances et les compétences, chaque adulte vit une période intense d'apprentissage de sujets divers qui sont devenus cruciaux au bon déroulement de la vie confinée. Globalement, la société dépend de l’exercice de ces connaissances et de ces compétences pour atténuer les effets de la crise sanitaire.  

Or, nos analyses des décisions prises à ce jour en éducation des adultes montrent que, dans l’ensemble, le soutien apporté à ces adultes en apprentissage est insuffisant, et parfois inexistant. En fait, la diffusion d’information et de ressources par l’entremise d’internet ou des grands médias écrits et électroniques d’information apparait comme la principale stratégie éducative préconisée, sans que des plans d’apprentissage l'accompagnent et que des éducatrices et des éducateurs soient accessibles pour soutenir les apprentissages des personnes pouvant avoir des besoins importants d’accompagnement. Au bout du compte, il ressort de cela que ces adultes en apprentissage semblent laissés à eux-mêmes. Autrement dit, l’autoformation prime dans les démarches proposées d’apprentissage.  

Nous proposons dans cet article une analyse sommaire de ces profils et du soutien qui leur a été apporté depuis le début des mesures prises en éducation des adultes en réponse à la pandémie.

 

Les adultes à l’éducation scolaire

Lorsque la crise sanitaire a bouleversé nos sociétés, certaines personnes poursuivaient des études à l'éducation scolaire formelle, que ce soit à la formation générale des adultes (FGA), à la formation professionnelle (FP), à l'enseignement collégial ou universitaire. Rappelons que les adultes sont nombreux à tous les ordres d’enseignement, alors que les personnes âgées de 25 ans et plus constituent 54 % des personnes inscrites à la FGA, 56 % de celles inscrites à la FP, 67 % de l’effectif de la formation continue à l’enseignement collégial et 54 % des étudiantes et des étudiants à l’enseignement universitaire.

Dans des analyses publiées, nous avons mis en évidence que les adultes à la FGA et à la FP étaient laissés à eux-mêmes, notamment, dans le cadre du recours à la formation en ligne. Des ressources didactiques étaient offertes sur la plateforme ministérielle l’École ouverte, mais, aucun plan d’apprentissage n’encadrait l’usage de ce matériel. Possiblement que la toute récente directive ministérielle, qui appelle les enseignantes et les enseignants à la FGA et la FP à reprendre contact avec leurs étudiantes et leurs étudiants, comblera certains besoins d’accompagnement.

En outre, le recours généralisé à la formation en ligne, en particulier à l’enseignement collégial et universitaire, a rapidement fait ressortir le défi de réunir les conditions de réussite de la reprise des activités. Il est apparu que les adultes en apprentissage dans ces programmes faisaient face à des obstacles multiples, en particulier, l’obligation de concilier les études à la maison, la famille en confinement et le télétravail. La difficulté de mettre en place ces conditions est telle, que des voix se sont fait entendre pour annuler la session, comme le montre une pétition mise en circulation, signée par plus de 100 000 personnes. De même, ces deux dernières semaines, la précarité économique des étudiantes et des étudiants a été reconnue par plusieurs établissements collégiaux et universitaires qui ont mis sur pied des fonds d’aide financière d’urgence. La détresse psychologique chez les étudiantes et les étudiants a été mise en relief.

 

Les participantes et les participants aux activités en milieu communautaire

Lors du déclenchement de la crise, des adultes participaient à des activités ou des programmes non formels d'apprentissage offerts par des organismes communautaires. Depuis l'ordre gouvernemental de fermeture des établissements et des organisations, la situation de ces apprenantes et de ces apprenants adultes reste méconnue, alors que plusieurs d’entre eux vivent des situations de marginalité et d’exclusion. 

Nous observons que, dans les premières semaines de la pandémie, plusieurs groupes communautaires ont privilégié la transmission d’informations sur des ressources répondant à des besoins vitaux et sanitaires. La sécurité alimentaire ou le soutien aux parents sont des exemples de sujets faisant l’objet de l’information essentielle diffusée. La célèbre pyramide de Maslow, qui hiérarchise les besoins, insiste sur la satisfaction de besoins physiologiques et psychologiques de base, afin de créer un contexte propice à l'apprentissage. Plusieurs organismes communautaires, qui connaissent bien ce principe éducatif, ont fourni de l'information à cet effet aux participantes et aux participants à leurs activités. De plus, plusieurs groupes ont aussi proposé des activités adaptées, comme nous l’évoquions.

Enfin, le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité a levé une importante incertitude, pour les groupes communautaires, en garantissant leur financement, pendant cette période de crise. Cette annonce a soulagé les organisations visées.  De même, des fonds supplémentaires de 10 millions de dollars ont été annoncés par la ministre du Sport et du Loisir. 

 

Les parents

Par ailleurs, les défis d'apprentissage des adultes en période de confinement ne se limitent pas à la poursuite des apprentissages organisés en milieux scolaire ou communautaire.  Car, les connaissances et les compétences de chaque personne sont sollicitées. Par exemple, les compétences parentales, en gestion des finances personnelles ou relativement à la gestion de la santé sont au cœur de la capacité des familles de faire face à l’insécurité occasionnée par les situations inédites qui surviennent quotidiennement.

De l’information circule sur ces différents sujets essentiels en temps de crise. Cependant, au-delà la mise en ligne de cette information ou de la diffusion de message d’intérêt public par l’entremise des médias, aucune approche structurée d’apprentissage n’est déployée à grande échelle pour repérer les besoins et soutenir de manière organisée les apprentissages requis. Heureusement, des organismes communautaires œuvrant auprès des familles fournissent de l’information de base. La situation en cours crée une charge mentale importante, en particulier, chez les femmes.

Comme apprenants, les parents doivent faire du mieux qu’ils peuvent, pour maîtriser par eux-mêmes ces connaissances et ces compétences essentielles à la gestion de leur vie quotidienne. Par chance, le désormais célèbre directeur de la santé publique, monsieur Arruda, contribue efficacement à l’éducation à la santé de la population.  

 

Les travailleuses et les travailleurs en formation

Pour les personnes qui sont toujours en emploi, les bouleversements en cours forcent de nombreux apprentissages. Pensons au personnel du réseau de la santé dont l’expertise est mise à profit au maximum et qui, de plus, doit intégrer de nouveaux processus sanitaires ou maîtriser rapidement l’essentiel de nouvelles tâches, pour les personnes réaffectées à d’autres fonctions que celles qu’elles occupent en temps normal. C’est aussi le cas pour l’ensemble des personnes œuvrant dans les entreprises toujours en activité, en raison du caractère jugé essentiel de leurs produits et de leurs services. 

Dans le domaine de l’éducation, le basculement en ligne de la formation force plusieurs acteurs à jouer de nouveaux rôles. La précipitation qui anime la mise en place de nouveaux dispositifs de formation en ligne exerce une pression sur le personnel enseignant. L'acquisition des rudiments de certaines plateformes et des stratégies pédagogiques appropriées est devenue, du jour au lendemain, un exercice condensé de formation continue en cours d'emploi. Bien que plusieurs établissements aient accéléré des formations initiales à l’usage des plateformes privilégiées et que certains aient mis sur pied des équipes de techniciennes et de techniciens en soutien aux enseignantes et aux enseignants, l’urgence du branle-bas de combat escamote la mise en place des conditions d’apprentissage.

Enfin, dans ce contexte de formation du personnel scolaire, n’oublions pas les parents, qui ont été intégrés sans préavis au personnel d’encadrement, dans le contexte de l’apprentissage à la maison. Ces derniers font face à une courbe d’apprentissage accentuée relativement aux différentes matières scolaires et à la pédagogie, alors que le matériel transmis, en ligne ou par l’entremise d’une trousse, les transforme en acteur scolaire.  

Finalement, dans la foulée de la création par le gouvernement du Québec d’une prestation pour la formation des personnes en emploi, les directions d’entreprise pourront profiter de la réduction des activités de leur entreprise pour former leur personnel, au lieu d’être contraintes de le licencier.

 

Apprendre en temps de crise

Rarement les connaissances et les compétences des adultes, dans des domaines divers, auront-elles été autant sollicitées. Les compétences parentales, celles en gestion des finances personnelles, les compétences numériques et en santé sont des piliers sur lesquelles reposent la vie familiale en confinement et les stratégies de l'État pour atténuer les effets de la pandémie. En ce sens, nous avons fait ressortir que, si l'éducation des enfants et des jeunes est essentielle pour le futur de la société, l'éducation des adultes est cruciale pour surmonter les défis du présent.

Depuis l'ordonnance de confinement à domicile, enfants, jeunes et adultes vivent d'intenses moments d'apprentissage. Une attention nécessaire a été portée aux mesures à mettre en place pour rendre possible la continuité des apprentissages chez les enfants et les jeunes. Moins d'attention a été dirigée vers les adultes en apprentissage. Étudiant en reprise de cours en ligne, parent désormais tuteur, population s'éduquant à la santé, personne en autoformation en ligne ou dans une situation d'apprentissage par les pairs, en milieu familial et dans un cadre intergénérationel, employées et employés en formation, sont autant de profils des adultes en apprentissage en ces temps de pandémie.

À ceux-ci, il faut ajouter les personnes marginalisées ou en situation d’exclusion sociale, comme les personnes en itinérance ou vivant dans des contextes de grande pauvreté, qui doivent apprendre de nouveaux moyens d'assurer leur survie, alors que plusieurs des ressources qui les soutiennent sont fermées ou fonctionnent à des niveaux réduits d’activité. Par ailleurs, des conditions de précarité dans lesquelles vivent des populations autochtones imposent de répondre à des besoins essentiels. De même, les personnes âgées sont elles aussi appelées à réaliser ces multiples apprentissages dans les domaines des compétences numériques, de la santé ou de leurs finances personnelles. Pour certaines, isolées, ces besoins pourraient rester non comblés.    

Récemment, Statistique Canada a publié les premiers résultats d’une enquête menée auprès de la population relativement aux conditions de vie en période de confinement. Ces résultats font ressortir le niveau élevé d’inquiétude chez une majorité de la population. Laissés à eux-mêmes, plusieurs adultes, précarisés, débordés ou vivant de grands moments de stress, pourraient ne pas pouvoir réunir les conditions de base pour réaliser des apprentissages essentiels en temps de crise. Pour eux et pour la société, cela pourrait avoir d’importantes conséquences. Dans les prochaines semaines, nous documenterons davantage ces conditions de vie et d’apprentissage des adultes en formation.